Médias & Climat : le point de vue du climatologue – Jean Jouzel, vice-président du GIEC

By 27 novembre 2015Non classé

Climatologue, glaciologue et vice-président du groupe scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) depuis 2002, Jean Jouzel est régulièrement invité par les médias pour rendre compte des rapports du GIEC.

Lire l’entretien avec Jean Jouzel (PDF)

Comment jugez-vous le traitement médiatique du changement climatique ?

D’énormes progrès ont été faits en la matière. La presse écrite produit d’excellents articles et la Tv comme la radio s’améliorent. Mon regret, quant aux médias de l’audiovisuel, c’est qu’ils mettent encore
les climato-sceptiques et le reste de la communauté scientifique sur un pied d’égalité. Ils privilégient le « un contre un » là où les scientifiques sont quasi unanimes. La TV et la radio veulent du débat alors qu’il n’a pas lieu d’être sur ce sujet, il n’existe pas. C’est une certaine conception de l’objectivité qui fait perdre en représentativité. Néanmoins, en termes de « couverture » médiatique, on ne peut pas dire que le climat soit sous- traité : je suis sollicité par de nombreux médias, surtout à l’approche de la COP21.

Quelles questions vous sont généralement posées par les journalistes ?

Ça varie énormément. J’ai dû faire sept interventions dans la même journée lorsque Obama a pris position en faveur du climat. Huit jours après, c’était parce que le mois de juillet avait été le plus chaud de tous les temps. Dès qu’il y a un événement lié au climat — cyclone, catastrophe, intempéries, etc. — on fait appel à moi.

Cela reste donc très ponctuel et lié à l’actualité chaude ?

C’est souvent lié à l’actualité chaude oui, mais ce n’est pas la seule condition. Les actualités climatiques, il y en a tout le temps. L’information climatique dépend aussi du reste des événements : il y a des jours où les journalistes n’ont pas grand-chose à dire. C’est dans ces moments que se multiplient les reportages sur le climat. On a fait une grande conférence à Paris, en juillet par exemple. Cette dernière n’a pas du tout été relayée. Pourquoi ? Parce que, dans le même temps, c’était la panique en Grèce. L’actualité climatique reste une information d’ajustement. S’il y a des choses plus urgentes, une actualité forte ailleurs, on n’en parlera pas. C’est un fait qui s’inscrit sur le temps long. On peut décaler l’information climatique d’un jour, elle sera toujours vraie. Tandis que le soutien de François Hollande à la Grèce, c’est tout de suite que ça se décide. La machine médiatique est ainsi faite et, compte tenu de ses impératifs, je trouve que, globalement, le climat est bien couvert.

Qu’en est-il de l’équilibre constats/solutions dans les médias ?

On a beaucoup parlé des constats par le passé et on continue à les évoquer, mais les solutions sont de plus en plus traitées aussi. La transition énergétique, par exemple, est largement évoquée à l’approche de la COP21. Les journalistes nous interrogent pour savoir quelles solutions mettre en œuvre.

Et quelles sont vos réponses ?

Généralement, j’essaie de penser à l’échelle globale. Si on veut respecter l’objectif de la COP21 — c’est-à-dire limiter le réchauffement climatique à deux degrés — il faut transformer nos modes de développement et laisser 80% de nos fossiles là où ils sont. Scientifiquement c’est clair et, selon le GIEC, c’est économiquement possible et viable. Pour ce faire, il faut améliorer l’efficacité énergétique. Trois quarts de l’augmentation des gaz à effet de serre sont dus aux fossiles. Nous devons trouver le moyen d’y avoir de moins en moins recours. Pour commencer, cela peut passer par une bonne isolation chez soi. Ces vérités concernent aussi bien les citoyens à l’échelle individuelle, que le secteur de l’industrie.

Qu’entendez-vous par « efficacité énergétique » ? Quelles sont les solutions concrètes promues par le GIEC ?

L’efficacité énergétique, c’est dépenser moins pour faire la même chose. C’est le premier levier. Ensuite, et toujours selon le GIEC, il y a le désinvestissement des fossiles avec le développement des renouvelables. Les différents scénarios proposés conservent une part de nucléaire et un recours plus important à l’électricité. Il y a donc des solutions et des verrous. Lorsqu’on m’interroge à ce sujet, j’essaie de parler des deux. Il faut encourager et aider la recherche pour des innovations qui répondraient aux problèmes qui persistent comme celui du stockage de l’énergie.

Les solutions actuelles sont encore imparfaites ?

Oui, malheureusement, il n’y a pas de solution sans point négatif. Personnellement,  j’aime bien les éoliennes, mais certains diront que c’est de la « pollution visuelle ». Le solaire est mieux accepté. On a encore quelques problèmes avec la récupération des panneaux, mais ça reste gérable. Là où il faut s’améliorer, c’est dans leur production.C’est pourquoi j’insiste sur le rôle de la recherche et de l’innovation. Les nouveaux panneaux photovoltaïques seront peut-être moins difficiles à gérer en fin de vie. Or, pour évaluer ces énergies nouvelles, il faut prendre en compte leur cycle de vie complet. Bien sûr, ce n’est pas le seul critère : il faut évoquer les risques (ceux du nucléaire par exemple), la dangerosité ou l’aspect visuel (pour les éoliennes notamment).

L’efficacité énergétique reste difficile à mesurer d’un point de vue purement scientifique. Quelle place doit-on donner aux considérations sociales et sociétales ?  Les changements de comportements — suscités par  la diminution de coûts et les gains d’efficacité — ne réduisent-ils pas, du même coup, les bienfaits de ces innovations ?

L’effet rebond1 se vérifie souvent et dans plusieurs domaines. On consomme moins d’essence mais on circule plus. Les changements de comportement sont souvent liés à l’aspect financier. La raison pour laquelle les gens limitent leurs déplacements, chauffent un peu  moins leurs intérieurs, etc., est généralement économique. Lorsque les progrès techniques permettent une diminution de la consommation au kilomètre, on peut être incités à rouler plus. C’est un effet rebond qui dépend à la fois des besoins et des revenus.

Efficacité et sobriété sont donc requises simultanément ?

Tout à fait, mais c’est un message qui passe encore assez mal. Je fais beaucoup de conférences dans lesquelles j’évoque l’efficacité énergétique. Ce discours est très bien reçu : globalement, les gens comprennent qu’il vaut mieux des bonnes fenêtres que des mauvaises. Mais dès qu’on parle de sobriété, l’attention n’est plus la même. L’efficacité, c’est « faire la même chose avec un peu moins d’énergie ». La sobriété, c’est juste « faire un peu moins ». C’est une tout autre affaire. J’estime que pas plus d’une personne sur dix ne changera ses façons de faire sans y être forcée financièrement. La taxe carbone va dans ce sens mais il faut aussi aider la sobriété avec des infrastructures. Faire du vélo, prendre les transports en commun, ce sont des formes de sobriété. Les communes doivent donner les moyens aux habitants de se déplacer plus proprement. Prenons l’exemple de Rennes : l’aménagement de la ville a été réussi et le tramway y fonctionne très bien ; Nantes et Grenoble sont aussi pionnières ; Lille et Strasbourg s’y mettent. Des choses se font. Depuis le grenelle de l’environnement, c’est une dynamique nouvelle qui se met en place et nous ne consommons déjà plus comme il y a quinze ans. Pourtant, les gens pensent que rien ne se passe. C’est faux. Certes, ce n’est pas suffisant, mais les choses bougent et évoluent dans le bon sens. Même de grandes entreprises prennent leurs responsabilités. Prenez EDF : il veut se décentraliser. Quand on pense à ce mastodonte très centralisé, avec ses grosses centrales, qui regarde vers l’avenir et se tourne vers la communauté scientifique, c’est un changement complet ! Rien de tout cela n’était envisageable il y a quelques années. Dans les années 90, les grandes entreprises énergétiques françaises prenaient leurs décisions sans considérer l’impact des émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, Total et EDF se tournent vers les scientifiques pour leur demander conseils. Ils voient bien qu’ils doivent changer, sinon ça se fera sans eux.

Le changement ne viendra-t-il que de l’État et des grandes structures ?

Non, pas seulement. Il y a beaucoup de petites entreprises aussi qui se construisent en prenant en compte, dès aujourd’hui, la problématique climatique. Les citoyens et le monde de la recherche ont une grande part à jouer. En France, la moitié des émissions de gaz à effet de serre est due à la façon dont nous vivons au quotidien : le domestique, l’alimentation, le chauffage. Chacun d’entre nous peut œuvrer pour réduire la quantité des émissions : prendre les transports en commun plutôt que la voiture, changer les fenêtres, etc. Ce sont des investissements à petite échelle qui, accumulés, participent d’un changement global. Il n’y a pas de geste inutile. Le climat, c’est l’affaire de tout le monde •

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