Petite Philosophie de la Solution – Deuxième Partie

By 16 novembre 2016Le Lab

Il y a quelques jours, nous avons entamé une petite réflexion philosophique sur la nature de la solution. La solution, ou plutôt les solutions, sont des choses qui nous font souvent débattre (et nous battre !) longuement. Pour comprendre cela, nous avons commencé par un examen du concept même de solution.

C’est donc le triplet Anomalie – Solution – Problème (ASP) qui va nous accompagner tout le long de notre réflexion. Ce triplet signifie que l’anomalie, ressentie comme troublante, demande un cours d’action pour être résolue. Cette dimension de l’action est introduite dans la philosophie contemporaine à partir du Pragmatisme Américain du XIX siècle (notamment par William James et Charles Sanders Peirce), qui nous dit que la pensée et l’action entretiennent une relation privilégiée. On pense pour agir, pour faire face à ce qui, dans le monde autour de nous, nous dérange. Les animaux sont eux aussi capables de solutions dans le sens où ils emploient leurs capacités cognitives pour exécuter des actions vouées au dépassement d’une situation anomale, qui les trouble, sans pour autant conceptualiser cela comme « un problème ».

Essayons de parcourir un exemple, qui puisse bien mettre en lumière les relations logiques du triplet ASP. La controversée question des migrants est une anomalie assourdissante pour nos démocraties occidentales et libérales. Dans n’importe quelle acception morale et politique, des phénomènes comme la « jungle » de Calais ou les favelas improvisées au Boulevard de Stalingrad à Paris sont anomales, et on en est gênés. Soit parce que nous nous sentons gênés en notre propre personne, soit parce que nous entrons en empathie avec les protagonistes de ce phénomène et nous sentons leur gêne dans ce qui se passe. En tout cas, la situation est anomale et troublante. Par contre, les triplets ASP déclenchés ne sont pas nécessairement univoques.

Triplet 1

Anomalie : Grand nombre de personnes sans-abri, en conditions sociales et hygiéniques extrêmement précaires, sans une progression autonome de la situation.

Solution : Il faut les renvoyer chez eux et empêcher que d’autres arrivent.

Problème : Il y a des gens dans le pays qui ne devraient pas y être.

Triplet 2

Anomalie : Grand nombre de personnes sans-abri, en conditions sociales et hygiéniques extrêmement précaires, sans une progression autonome de la situation.

Solution : Il faut les assister, les héberger et faciliter leur insertion dans la société.

Problème : Il y a des gens dans le pays qui ne sont pas accueillis comme il faudrait.

Dans ce cas, la même anomalie est affrontée par deux types de solutions, qui lisent deux descriptions différentes du problème. Sans en juger aucune à priori, il est intéressant de comprendre la structure des deux solutions.

  • Dans le premier cas, la solution prétend agir sur l’anomalie problématique, visant plus ou moins idéalement à sa disparition. Le deuxième type de solution, au contraire, prétend agir sur ceux qui perçoivent l’anomalie, visant à ce qu’ils se responsabilisent comme origine (au moins contextuelle) de l’anomalie.
  • Si on considère l’exemple du fameux « burkini », le premier type de solution consiste dans l’interdiction formelle de cette tenue, et le deuxième est représenté par une réflexion portant à juger plutôt comme anomale la réaction même au phénomène, au nom de la tolérance, de la mixité culturelle et de la liberté individuelle.

Les relations homosexuelles, anomales d’un point de vue simplement statistique, ont vu pendant l’histoire un fréquent recours à solutions du premier type, jusqu’à que l’évolution des cultures et des valeurs ont commencé à proposer de considérer comme anomale non pas ces relations, mais le fait même qu’elles soient interprétées comme anomales.

Ce discours semblerait nous porter à la conclusion que les meilleures solutions sont celles du deuxième type, signe d’ouverture d’esprit, et que les solutions du premier type ne sont que des grossiers effets de la paresse intellectuelle. Ceci n’est pas toujours le cas : considérons le malaise qui connote l’utilisation des stupéfiants se traduit dans le « problème de la drogue ». D’un côté on peine à voir comme une bonne solution la « guerre à la drogue » menée par l’actuel président des Philippines Rodrigo Duterte depuis son élection en Mai dernier, qui a provoqué la mort de 3000 personnes (dont beaucoup de toxicomanes) en quelques mois ; de l’autre côté on imagine facilement qu’une libéralisation totale de tout genre de substance stupéfiante, privant la drogue de son statut d’anomalie en tant que réponse à une souffrance sociale, ne saurait pas une bonne solution non plus.

La plupart des solutions aux anomalies, et donc aux malaises que ces dernières engendrent lorsqu’elles sont perçues, se positionne quelque part entre ces deux pôles : l’élimination factuelle du malaise d’un côté, de l’autre l’absorption de l’anomalie pour qu’elle ne soit plus considérée en tant que telle.

Adopter une solution, et donc une lecture du malaise en tant que problème, signifie nécessairement se confronter avec le système de valeurs d’un groupe ou de toute une société. L’anomalie est telle parce qu’elle viole nos attentes, et nos valeurs. C’est bien pour ça qu’elle nous perturbe. C’est quoi une valeur dans ce discours ? Très simplement, c’est quelque chose qu’on chérit, qu’on tient comme plus ou moins fortement relié à notre bien-être physique, émotif, intellectuel ou spirituel. On peut penser à la vie, à la liberté, au bonheur, à la santé, à la richesse comme à des valeurs. Mais aussi à la foi, à l’épanouissement amoureux, à l’appartenance culturelle et/ou ethnique à un peuple ou à un État. Certaines valeurs se sont codifiées comme des droits, comme le droit à la vie et le droit à la liberté : cela signifie que la vie et la liberté sont des valeurs tellement importantes que personne n’a le droit de nous en priver. Nous percevons certaines valeurs comme fondamentales, d’autres sont importantes, désirables, préférables mais pas aussi vitales.

Si la solution à l’anomalie qui consiste en un fort nombre de migrants c’est simplement de les « renvoyer chez eux », c’est par exemple parce que l’appartenance à un chez soi est perçu comme une valeur, tout comme l’identité ethnique ou culturelle. En même temps, l’adoption de cette solution est controversée car elle n’est pas en accord avec d’autres valeurs, notamment la tolérance, la charité, la fraternité humaine, la responsabilité.

Toutefois, la solution opposée n’est pas dévouée de conflictualités non plus. Soutenir que les migrants sont tous à accueillir sans discrimination, dans un contexte de ressources limitées comme tout contexte humain et encore plus dans l’Occident pas encore rétabli des récentes crises économiques, signifie nécessairement compromettre des valeurs comme l’ordre, la sécurité sociale, la santé mais aussi l’appartenance culturelle à un peuple/État.

À l’intérieur d’une société, une bonne solution est celle qui cherche à obtenir la meilleure réduction du malaise, tout en maximisant la cohérence entre les valeurs portées par le résultat et celles qui animent la société, selon l’importance de chaque valeur et l’entité des incohérences. Les sociétés peuvent supporter des incohérences, le vivre ensemble est connu depuis la Grèce ancienne comme l’art d’apaiser les inconsistances, mais si les contradictions entre valeurs deviennent excessives, la société peut aller à l’encontre d’une crise dont elle pourrait sortir avec un nouveau système de valeurs.

Comment procèdent les esprits à juger la faisabilité d’une solution ? En considérant une anomalie, la situation à laquelle elle est liée, et les possibles voies d’actions, on prend du recul. Une anomalie signifie qu’une situation actuelle n’est pas compatible avec nos valeurs: en prenant du recul on évalue si l’on doit agir sur le phénomène en question, ou sur nos valeurs, ou encore sur les deux.

Pour suivre notre exemple, la division (parfois douteuse) que l’on fait entre les migrants économiques et les migrants humanitaires, est un exemple de négociation effectué par les hommes, entre leurs valeurs, les actions à entreprendre et les conséquences qui en résulteront. Cette distinction permet le recours à une voix médiane.

Cela dit, il est important, sans hypocrisie ni nihilisme (la tendance à ne croire en l’existence ou en l’importance d’aucunes valeurs), d’accepter le fait que toute solution et sa bonté sont relatives à une société particulière et au contrat sociale qui l’inspire. Certes, nous pouvons répondre qu’on peut creuser tant qu’on veut mais à un moment nous allons bien tomber sur ces valeurs fondamentales qui sont les Droits de l’Homme. Mais les Droits de l’Homme sont une acquisition historique, dérivants eux mêmes d’une longue élaboration au sein des cultures pendants plusieurs siècles. Non seulement pas toutes les sociétés les respectent et les appliquent, mais aussi ils peuvent être respectés et appliqués de façon différente sans renier leur acceptation.

Est-ce que ceci doit nous faire désespérer quand à la réelle possibilité de trouver des bonnes solutions aux malaises de nos sociétés ? Bien sûr que non, au contraire ! Les enjeux changeants toujours, entre les valeurs que nous érigeons comme nos préférées et les situations actuelles. Cela nous donne des modèles de succès ainsi que de faillite aussi. Le fait même que les valeurs et leurs priorités changent le long de l’histoire, des cultures et des géographies, n’est pas un obstacle mais une richesse : encore plus, c’est la condition nécessaire pour que des solutions émergent.

 

Tommaso W. Bertolotti

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