[OPINION] Par Katrina vanden Heuvel, éditrice du journal The Nation (USA).

En bref

  • Dans cette tribune d’opinion parue mardi dans le Washington Post, Katrina vanden Heuvel, éditrice du journal The Nation (USA), pointe les dérives médiatiques qui se sont illustrées dans la couverture des élections américaines. Elle regrette que les médias aient mis sur le même plan les deux candidats principaux, Trump et Clinton, et aient écarté des sujets cruciaux qui auraient dû être portés à connaissance des citoyens américains et examinés conformément à la déontologie journalistique.
  • L’éditrice du journal lance un appel à valeur universelle : les médias ne doivent pas manquer à leur devoir de vigilance, en faisant primer l’audience à tout prix sur l’investigation et l’éclairage des citoyens. C’est la condition pour que les journalistes soient garants de la démocratie.

 

Quel a été le thème central de la campagne présidentielle de 2016 ?

Dans la plupart des périodes électorales précédentes, la réponse à cette question a été relativement simple. En 2008 et 2012, c’était l’économie. En 2004, c’était la sécurité nationale et la guerre en Irak. Mais cette année, les choses sont beaucoup moins claires, parce que les problèmes les plus urgents auxquels le peuple américain est confronté ont été éclipsés par des titres outrageants, de faux scandales, des nouvelles erronées, et une couverture honteuse du cirque de Donald Trump. Plus que dans toute autre élection récente, le rôle des médias est devenu un enjeu central de la campagne.

La « faute » des médias a débuté en 2015, alors que les réseaux en quête d’audience et de profit- et à but lucratif- ont encouragé la montée de Trump en lui offrant un accès illimité, sans regard critique et sans filtre sur les ondes. Sur l’année, les trois principaux journaux télévisés du soir ont couvert Trump deux fois plus que Hillary Clinton – et 16 fois plus que le sénateur Bernie Sanders, dont ils ont massivement marginalisé voire rejeté la candidature. D’après une étude parue en mars dernier, les médias ont accordé à Trump l’équivalent de près de 2 milliards de dollars de parole sans contrainte. La couverture électorale qui a suivi n’a pas été plus glorieuse. Fin Octobre, ces mêmes journaux télévisés du soir avaient à peine consacré une demi-heure de temps aux questions politiques, au total depuis le début de l’année 2016. Le changement climatique, le commerce et d’autres questions importantes n’avaient été l’objet d’aucune couverture médiatique.

Il est évident que d’autres facteurs – comme l’aptitude des candidats au poste – font partie des sujets les plus pertinents dans une élection. Mais cela ne donne pas pour autant aux médias le loisir d’ignorer les questions d’importance vitale pour les électeurs de l’ensemble du pays. Cela n’excuse pas la manière dont certains médias ont mis sur le même plan Trump et Clinton, créant et alimentant une fausse équivalence entre les deux candidats ou les partis qui les ont désignés. Cela ne justifie pas non plus que la couverture médiatique des candidats eux-mêmes ait été dépourvue de substance.

Commençons par Trump. Il faut reconnaitre que, dans la presse écrite en particulier, des journalistes tel David Fahrenthold du Washington Post ont fait un travail de reportage remarquable. Mais malgré la malhonnêteté pathologique de Trump, la démagogie raciale et le mépris à l’égard du Premier Amendement de la Constitution des Etats-Unis [1], une grande partie des médias l’ont dépeint comme un candidat « normal » à la présidence. Et le passage sous silence de certains sujets a réellement œuvré à l’avantage de Trump. Trump a pris la fuite  en refusant de dévoiler ses déclarations de revenus – une violation de la transparence qui aurait été considérée comme impardonnable à tout autre candidat. De même, il n’est pas difficile d’imaginer comment les médias auraient pu traiter un autre candidat à la présidence qui se serait explicitement vanté d’une agression sexuelle, enregistrement audio à preuve, et une cohorte de témoignages de femmes à l’appui affirmant avoir été l’objet d’attouchements. Et pourtant, après que le choc initial des propos de Trump se soit dissipé, les allégations à son encontre ont – incroyablement – été mises de côté.

De l’autre côté du spectre, il y a Clinton et le pseudo-scandale qui n’en finira pas. Le mois dernier, après que le directeur du FBI James B. Comey a révélé publiquement l’existence de nouveaux courriels potentiellement pertinents dans le cadre de l’enquête sur le serveur privé de Clinton, les médias s’en sont donné à cœur joie. Il était évident que le FBI en l’espace de quelques heures, n’avait rien découvert d’incriminant – le véritable scandale étant en réalité l’ingérence indue de Comey dans l’élection. Mais cela n’a pas empêché la plupart des médias d’amplifier les appels de Trump à « enfermer » la candidate ou de spéculer sur les retombées électorales.

Et si en 2008, les médias se sont concentrés à juste titre sur les implications historiques du premier président afro-américain, huit ans plus tard, l’hypothèse de l’élection potentielle de la première femme présidente du pays a largement été écartée. Il est difficile de ne pas établir de lien entre la normalisation de la misogynie de Trump et l’échec écrasant des médias à reconnaître ce moment-clé pour l’égalité et la dignité fondamentale de la moitié de la population de notre nation.

Ceci étant dit, il n’a pas fallu cette campagne pour montrer que beaucoup de médias sont dans un état de délabrement, ou que nous avons besoin de plus de « chiens de garde », plutôt que de toutous, pour défier des intérêts puissants à travers le spectre politique. Il y a eu d’autres moments où la suspension du regard critique et de la vérification des faits a mis la nation en danger. Par exemple lorsque les journalistes ont joué les pom-pom girls pour l’invasion de l’Irak.

Mais même avec une perspective historique, ce moment médiatique est particulièrement dangereux et lourd de conséquences. La couverture de cette campagne n’est pas le fait du hasard. Elle est le résultat de changements structurels corrosifs – l’effondrement des quotidiens locaux, la concentration excessive des médias, l’effacement des frontières entre l’actualité et le divertissement, la montée des « right-wing news » [NDLR : groupe de bloggeurs conservateurs] – qui rendent plus difficile la mission des médias à nous tenir informés des questions qui exigent notre attention. Pourtant, en dépit de ces défis croissants, les médias conservent un pouvoir extraordinaire pour établir les ordres du jour, façonner les perceptions et décider ce qui fait ou ne fait pas partie du débat public à l’échelle nationale. Tant que nous aurons un système corporatiste qui valorisera les clics et les classements plus que les débats politiques sérieux et les personnes et les communautés concernées, les problèmes ne feront que s’aggraver.

Quand la nation se réveillera mercredi, les analyses post-mortem commenceront. Dans ce cadre, nous devrions réfléchir sérieusement aux raisons de la distorsion des pratiques médiatiques qui s’est illustrée tout au long de cette campagne. Nous avons besoin de réformes structurelles pour faire revivre des médias centrés sur leur responsabilité, qui ne fassent pas primer les profits sur l’intérêt public. Et nous devrions être déterminés à nous assurer que lors des prochaines élections, le peuple américain puisse compter sur une presse libre et déterminée à remplir son rôle indispensable dans notre démocratie.

 

Cette tribune d’opinion a été publiée mardi dans The Washington Post, par Katrina vanden Heuvel, éditrice du journal The Nation (USA). Traduit par Gilles Vanderpooten, Reporters d’Espoirs (France) avec l’autorisation de l’auteure.
Titre original : « Media Malpractices 2016 ».

 

[1] « Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. »

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