Relier les connaissances, développer une approche transversale

La question du climat est liée à bien d’autres enjeux : santé, industrie, économie, agriculture, démographie… et occupe une part grandissante de l’espace médiatique, aussi bien dans des publications spécialisées que dans la presse dite généraliste. A cet égard, couvrir le climat nécessite de concevoir la multiplicité de sujets qu’il recouvre, de les appréhender ou de travailler en collaboration avec des individus—journalistes, citoyens, experts—aptes à lier les éléments et à enrichir son propre travail.

Considérer la dimension climatique comme transverse, montrer les imbrications

Expliquer dans quelle mesure des évènements apparemment isolés sont imputables au changement climatique permet de rendre intelligible la réalité du changement climatique et sa complexité. Cela amène également à mettre en avant des individus affectés par ces évènements et à aborder la question des solutions, là où la seule appréhension du changement climatique comme phénomène global laisse le grand public démuni et impuissant.

« Journaliste spécialisé en sciences, j’ai couvert le dossier climat depuis plus de 30 ans, avant même la création du GIEC. Durant toute cette période j’ai pu vérifier qu’une bonne information des citoyens sur ce sujet exige du journaliste qu’il se plonge dans le dossier scientifique afin d’en maîtriser les principaux éléments. Mais aussi qu’il se devait de connaître la Convention Climat de l’ONU, les enjeux énergétiques liés, le volet économique des politiques climatiques, le contexte socio-historique… car rédac-chefs et lecteurs réclament souvent des articles qui mêlent ces différents aspects. »
Sylvestre Huet, journaliste à Libération puis au Monde

« Notre idée était de mettre en première ligne le décryptage de la crise environnementale avec ce qu’on appelle les « signaux faibles ». Ces signaux sont peu traités par les grands médias car ils sont aussi peu visibles. Pourtant, ils vont structurer le développement de nos sociétés. Il s’agissait, non seulement, de mettre au jour des phénomènes, mais aussi de faire émerger leur transversalité : montrer toutes les connexions comme la crise alimentaire avec celle du climat, la question du développement avec la question agricole, etc. Tout est imbriqué, nous voulions mettre en évidence cette interdépendance »
Gilles van Kote, journaliste au Monde

Lier l’actualité locale au changement climatique global

Edward Maibach, spécialiste en communication climatique à l’université de George Mason, argue que la plupart des gens entendent rarement parler du changement climatique car ils font surtout attention à l’actualité locale, qui parle moins de la question que les médias nationaux et internationaux. Maibach a instauré un programme, Climate Matters, pour former les météorologues et journalistes à comprendre et expliquer les conséquences locales du changement climatique. Tony Bartelme, journaliste à Charleston, et Hannah Fairfield, journaliste au New York Times, suggèrent de lier les catastrophes locales au changement climatique global et de chercher activement des conséquences locales du réchauffement afin de populariser le sujet.

—> Enseignement : la PQR a un rôle important à jouer dans la sensibilisation des citoyens, en reliant les actualités locales (inondations, sécheresse, baisse de rendements agricoles…) au facteur climatique, lorsque cela s’avère pertinent.

Relier à une actu chaude pour convaincre le responsable de la rédaction

Férus d’actualité chaude, « choc » et tangible, les dirigeants de médias généralistes ont parfois tendance à délaisser les reportages sur le climat en l’absence d’évènement spécifique. La concurrence est rude au sein même de la rédaction et les journalistes ont longtemps dû se battre pour que la thématique gagne ou conserve un espace éditorial. L’ancien directeur du journal Le Monde, Gilles van Kote, témoigne des difficultés rencontrées par les journalistes environnementaux pour faire valoir leurs reportages :

« Les thématiques de la rubrique Planète sont de l’actualité tiède : elles s’inscrivent à la fois dans l’actualité et dans la durée. Elles peuvent donc être diffusées plus tard. Dans un quotidien comme Le Monde, le réflexe naturel est de passer l’actualité chaude en tête. Avant qu’une rubrique ne nous soit consacrée, il a fallu batailler. »

Souligner les liens qui existent entre le climat et d’autres enjeux peut permettre au climat de gagner en légitimité. Ainsi, les responsables de rédactions récalcitrantes n’ont pas l’impression de sacrifier des sujets plus immédiats à la question jugée lointaine du changement climatique.

Faire le lien avec l’agenda politico-médiatique

Lorsqu’un sujet d’ampleur occupe l’espace médiatique—c’est le cas notamment des mouvements sociaux, des phénomènes météorologiques extrêmes, des élections ou des crises sanitaires—les aborder sous l’angle climatique peut représenter une opportunité pour un média. Proposer une approche inédite ou dissonante lui permet de se détacher d’autres publications et de s’octroyer une plus grande visibilité. Par exemple, explique Anne-Laure Barral, journaliste à France Info :

« En période de canicule, un sujet sur les climatisations convient tout à fait : c’est plutôt énergivore et ce n’est pas bon pour le climat. On annonce que 47 départements doivent faire attention à la chaleur ? L’angle à traiter, pour moi, (celui qui n’a pas encore été fait et qui relève de ma spécialité), c’est celui de la clim’. J’apporte un angle différent sur un sujet qui a la priorité des rédacteurs et des auditeurs. Pour qu’un sujet passe à un moment précis, il faut une accroche d’actualité chaude. »

 

Proposer une approche inédite et/ou dissonante, en lien avec l’actualité

Cela nécessite parfois d’anticiper, comme l’explique Jade Lindgaard, journaliste à Médiapart :

« Toute la difficulté est d’attirer l’attention sur des sujets qui restent pour le moment secondaires et minoritaires. Il faut gérer plusieurs stratégies médiatiques à la fois :

– stratégie de visibilité ou d’opportunité : c’est-à-dire se servir de l’actualité, anticiper le jour où il y aura davantage d’écho dans les autres médias. C’est surtout dans ces moments que les lecteurs s’intéressent à nos articles,

– stratégie de distinction : être prêt ce jour-là avec un article qui, sur le même sujet, sera dissonant. »

 Viser la cohérence éditoriale, voire la cohérence du média globalement

 La dissymétrie de maitrise et de partage du sujet au sein d’une même rédaction peut créer un manque de cohérence étonnant :

« Dans le même journal, on peut s’alarmer de notre incapacité à respecter nos objectifs climatiques dans la section société, puis se féliciter du regain de l’industrie automobile à travers la vente exceptionnelle de SUV cette année dans la section automobile. » [source]

Face à cela, tout journal qui souhaite ne pas laisser ses lecteurs hébétés peut :

  • Soit procéder à une mise en cohérence à l’initiative du dirigeant de la rédaction. Il pourra inciter ses équipes à développer une approche transversale des problèmes, à s’interroger sur les interactions… et œuvrer à ce que « des pages déplorant les conséquences du changement climatique » n’entrent pas en contradiction totale avec « les pages saluant les causes ».
  • Soit accepter au nom du pluralisme (ou du souhait de ne pas statuer/pas engager le média) ces éléments contradictoires… mais en expliquant au lecteur qu’il a conscience qu’ils peuvent l’être.

Au-delà du champ journalistique, on peut constater régulièrement que les messages véhiculés par la publicité entrent en contradiction avec les propos journalistiques–mais cela relève du business model des médias, plus que du champ de compétence des informateurs.

 Pour y remédier, The Guardian a formalisé une « politique » éditoriale exigeante relative au climat. Sur l’insistance de « lecteurs, militants, associations, nous disant que ces pubs étaient incohérentes avec le ton et la nature de nos sujets »[source] le journal a banni la publicité des entreprises liées aux énergies fossiles. Il a également opté pour un vocabulaire permettant de rendre concrètes les choses et l’urgence : on parle désormais de « faune sauvage » plutôt de que de biodiversité, de « négateurs de la science du climat » plutôt que de « climato-sceptiques. »

Coopérer de manière intra voire inter-rédactionnelle

« Il ne faut pas hésiter à demander aux autres journalistes de l’aide. Le journalisme est un métier collaboratif. Je travaille avec d’autres journalistes français ou européens pour certains de mes sujets sur le climat (cf. Carbone Connexion). Il ne faut pas hésiter… Nous avons les mêmes convictions. »

Aline Robert, rédactrice en chef d’Euractiv, et fondatrice de Climatico.fr

L’intérêt pour la question climatique et les compétences permettant de l’appréhender sont dispersées dans l’espace médiatique. Or travailler sur un dossier vaste et/ou complexe requiert la mobilisation de temps et de capacités variées. Il peut être pertinent pour un professionnel de chercher à se rapprocher de collègues qui travaillent sur les mêmes sujets que lui, et de solliciter l’aide de scientifiques, pour fournir un travail de plus grande qualité.

Un exemple français : GreenBlood, l’initiative de médias poursuivant les enquêtes portant sur des sujets climatiques de journalistes assassinés : https://www.novethic.fr/actualite/environnement/pollution/isr-rse/video-green-blood-l-enquete-hors-norme-sur-les-scandales-environnementaux-dans-les-mines-147404.html

Un exemple étranger : le projet Climate Matters https://medialibrary.climatecentral.org/about-us/ Des scientifiques aident des journalistes à appréhender et à expliquer le changement climatique en leur fournissant, gratuitement, des outils (cartes, graphiques, vidéos…) qui en expliquent les enjeux de façon claire et synthétique.